Le Professeur Foldingue, version 1996, est un curieux remake signé par l’humoriste Eddie Murphy d’un des meilleurs films de Jerry Lewis (1963), dans lequel celui-ci incarnait un scientifique, Julius Kelp, bourré de clichés cinématographiques.

Kelp est un professeur de chimie génial, mais c’est un inadapté social : il n’a aucun succès auprès des filles, il est incapable de s’accrocher aux courants qui façonnent cette inoubliable jeunesse du début des années soixante, et il décide de recourir à la science pour changer de personnalité, pour franchir la barrière de cette exclusion sociale qui lui est insupportable.

Pour cela, Lewis s’inspire de l’œuvre géniale de Stevenson, L’Étrange Cas du docteur Jekyll et de M. Hyde. Une potion opère en lui les changements nécessaires pour faire de lui un séducteur qui fait une entrée très remarquée dans le monde, sous le surnom de Buddy Love.

Mais la solution, qui fonctionne très bien au début, cesse d’être durable, et l’histoire court à la catastrophe...

On voit les deux personnalités – le professeur maladroit et le beau séducteur – tenter de remonter à la surface aux moments les plus inopportuns. Le problème survient lorsque Buddy cède la place au scientifique dans les moments critiques. La chimie vient dire à Lewis que sa potion n’est qu’un pis-aller, qu’il doit s’accepter tel qu’il est devant tout le monde et que, de fait, l’idée de devenir pour toujours Buddy – un personnage séduisant mais bien trop narcissique – est une chimère.

Une scène du génial film écrit et réalisé par Jerry Lewis. Paramount Pictures.
Une scène du génial film écrit et réalisé par Jerry Lewis. Paramount Pictures.

Dans le film de Lewis, la science vient au secours du professeur farfelu pour le réintégrer – à tort – dans la norme. Le film a été tourné en 1963. On n’y voit aucun personnage obèse. D’où la curiosité que représente l’histoire choisie par Eddie Murphy pour son remake, tourné plus de trois décennies plus tard.

Sherman Klump est un personnage extrêmement obèse, et c’est précisément à cause de son poids énorme que le professeur ne peut pas avoir la vie sociale qu’il souhaite. Il va donc recourir à la science pour perdre miraculeusement tous ces kilos en trop et devenir un Eddie Murphy aussi narcissique qu’insupportable (aux yeux du public).

Le cinéma est un miroir de la société et de ses changements. Dans ces reflets, on devine des choses extraordinairement intéressantes. Il y a toujours eu des acteurs gros, certes, mais il est vrai que l’obésité a commencé à apparaître plus souvent sur les écrans dans les années quatre-vingt-dix. Pourquoi ?

Les statistiques de l’obésité aux États-Unis indiquaient qu’entre 1960 et 1962, 10,7 % des personnes âgées de 24 à 70 ans étaient obèses. En 1988, ce pourcentage avait doublé. Et en 1999, il atteignait 27,2 %. À partir de 2010, la proportion d’Américains obèses frôle les 36 % (voir le graphique).

Et l’Espagne ? Nous avons connu une hausse comparable, quoique dans une moindre proportion. Aujourd’hui, un Espagnol sur six est obèse, deux hommes sur trois sont en surpoids, et il en va de même pour un enfant sur trois âgé de 13 à 14 ans.

Pourquoi cela arrive-t-il ?

La question n’est pas simple, et je vous avoue qu’elle me trotte dans la tête depuis longtemps.

Dans l’une des meilleures scènes du Professeur Foldingue version Murphy, Sherman invite sa petite amie à un dîner de famille. Les convives sont tous gros, ils engloutissent d’énormes quantités de nourriture tout en enchaînant les plaisanteries grossières. C’est exagéré, mais Murphy veut nous dire que les gens sont de plus en plus gros parce qu’ils font moins d’exercice, mais surtout parce qu’ils mangent beaucoup plus.

D’accord, mais pourquoi mangeons-nous beaucoup plus aujourd’hui qu’autrefois ?

Un des membres de la famille de Murphy (interprété par lui-même) dans une scène du film. Universal.
Un des membres de la famille de Murphy (interprété par lui-même) dans une scène du film. Universal.

J’ai toujours pensé que la science pouvait nous apporter une réponse. Surtout à la lumière des nouvelles études sur le cerveau qui montrent les effets qu’exercent sur lui la plupart des aliments industriels – ceux qui envahissent les supermarchés.

Si vous voulez mon impression sincère, je crois qu’une grande partie de l’obésité dans de nombreuses régions du monde, et en particulier aux États-Unis, est due au lucratif commerce de la conception scientifique des aliments mené par les grandes multinationales ; des aliments qui, au bout du compte, constituent un type de nourriture qui crée une dépendance chez les consommateurs.

Cela vous semble exagéré ? Pendant des décennies, les compagnies de tabac ont nié que le tabac provoque le cancer, tout en ajoutant aux cigarettes des composants qui renforçaient la dépendance.

Comme le tabac, beaucoup de ces aliments créent en nous un besoin cérébral qu’une simple bouchée ne peut satisfaire. Il nous faut manger beaucoup plus. Et ce faisant, nous faisons tourner plus vite les caisses enregistreuses de ces grandes entreprises qui dominent le marché mondial de l’alimentation, et dont les ventes et les bénéfices ne cessent d’augmenter d’année en année.

Michael Moss, journaliste au New York Times et auteur d’un livre intitulé Salt Sugar Fat: How the Food Giants Hooked Us (Sel, sucre, gras : comment les géants de l’alimentation nous ont rendus accros), a écrit, après des années d’enquête, un récit magnifique et très documenté sur ce qu’il appelle « l’extraordinaire science de la malbouffe addictive ».

Eddie Murphy, obèse grâce aux effets spéciaux. Universal Pictures.
Eddie Murphy, obèse grâce aux effets spéciaux. Universal Pictures.

Moss a remporté un prix Pulitzer : c’est donc un bien meilleur journaliste que moi. Mais surtout, il a épluché des centaines de documents émanant de ces multinationales de l’alimentation. Et ce qui ressort de ses recherches donne la chair de poule.

Pensez à quel point les hamburgers sont bons, au plaisir d’un Coca-Cola, aux snacks, aux chips, aux yaourts sucrés, aux desserts tout prêts, au maïs doux, aux petits-déjeuners préparés pour les enfants, aux plats cuisinés, à l’immense variété de sauces pour les pâtes, aux margarines et beurres aromatisés, aux pizzas surgelées, à toutes ces mayonnaises, aux glaces industrielles et à la très longue liste d’aliments que l’on trouve dans n’importe quel supermarché.

Pensez que chacun d’eux est le fruit d’études scientifiques et de recherches qui déterminent quels composants il faut mélanger ou ajouter pour intensifier le goût et le rendre plus appétissant : textures, odeurs, sensation en bouche, la façon dont ils y fondent, leur résistance, s’ils sont assez croustillants... Toute une légion de scientifiques et d’experts travaillent pour ces grandes entreprises, qui cherchent sans relâche un moyen d’augmenter leurs ventes.

Moss a publié dans le New York Times un magnifique reportage tiré de son livre, dans lequel il montre que la principale préoccupation de l’industrie alimentaire aux États-Unis (au moins dans les années quatre-vingt-dix) n’a pas été la nutrition, mais le goût.

Si une chose a meilleur goût qu’une autre, elle se vendra mieux.

Le professeur Sherman rejette sur la génétique la faute de son obésité. Universal Pictures.
Le professeur Sherman rejette sur la génétique la faute de son obésité. Universal Pictures.

Au cours de son enquête, Moss a interrogé l’un des hauts dirigeants de la société Oscar Mayer sur la teneur élevée en sel, en sucre et en graisses des repas préparés pour enfants (appelés Lunchables aux États-Unis). Celui-ci a répondu en ces termes : « C’est ce que le consommateur veut, et nous ne lui mettons pas un pistolet sur la tempe pour qu’il le mange. C’est ce qu’ils veulent. Si nous leur en donnons moins, ils achèteront moins, et la concurrence nous prendra notre marché. »

Au terme de quatre ans d’enquête, Moss estime qu’il existe de la part de ces multinationales de l’alimentation un « effort conscient » pour que les gens deviennent « accros à des aliments pratiques et bon marché ».

Le résultat de cette dépendance entretenue, malgré les programmes de santé et de prévention, est une tendance croissante à produire toujours plus d’obèses et de personnes en surpoids. D’ici 2050, on s’attend à ce que la moitié de la population adulte américaine soit obèse.

Une simple chips est couverte de sel et de graisse, et son amidon contient du sucre, ce qui en fait l’aliment addictif parfait, explique Eric Rimm, professeur d’épidémiologie et de nutrition à la Harvard Medical School, dans l’article de Moss. La chips fait grimper en flèche le taux de glucose dans le sang et pousse le cerveau à en consommer davantage.

Nous sommes entourés d’aliments qui, de toute évidence, nous rendront obèses. Et l’obésité est liée au cancer, au diabète et aux maladies cardiovasculaires. La proportion d’adultes et d’adolescents atteints de diabète précoce s’envole. Et le coût de ces traitements pour le système de santé est astronomique.

Aux États-Unis, les compagnies de tabac dépensent plus de 10 milliards de dollars par an pour promouvoir leurs cigarettes dans les magasins, les stations-service et les commerces, en plaçant leurs marques à côté des rayons de glaces, de jouets, de chewing-gums et de produits pour enfants.

Mais comme le dit à cet excellent journaliste Kelly Brownell, professeur de psychologie et de santé publique à l’université Yale : « Nous nous indignons contre les compagnies de tabac pour ce type de publicité destinée aux adolescents, mais nous restons à l’écart quand les entreprises alimentaires font la même chose. » À son avis, la facture que laissent les cigarettiers au système de santé n’a d’égale que celle que laissent aujourd’hui les mauvaises habitudes alimentaires.